Bruce tout puissant

Genre : divinisation d'un blaireau

Fiche technique

Revue : Philippe Heurtel

Gagnez 8 euros

Oui, vous avez bien lu. C'est une offre exceptionnelle, à saisir tout de suite. Comment gagner ces 8 euros ? C'est très simple : n'allez pas voir "Bruce tout puissant", et vous économisez ainsi le prix d'une place de cinéma.

Bruce Nolan a beau avoir une fiancée, Grace, qui l'aime et qu'il aime, il n' est pas satisfait de sa vie car il stagne dans une chaîne de TV de Buffalo où il réalise des reportages anecdotiques alors qu'il rêve d'être présentateur du journal télévisé.

Lorsqu'il apprend qu'un collègue peu scrupuleux a obtenu à sa place le poste convoité, il pète les plombs en plein direct, et se fait virer comme un malpropre. Pour couronner le tout, il se fait agresser par des loubards en les empêchant de s'en prendre à un aveugle, et son chien s'obstine à uriner sur le fauteuil du salon.

Exaspéré, il prend Dieu à parti, jugeant qu'il fait bien mal son boulot. Et Dieu répond à son appel. Mieux : il lui délègue sa toute puissance, histoire de voir s'il va mieux s'en tirer. Bruce en profite pour améliorer sa vie personnelle et devenir un journaliste vedette. Mais les actes qu'il croit être bienfaiteurs ou innocents s'avèrent souvent avoir des effets secondaires néfastes, pour les autres comme pour lui-même.

"Bruce tout puissant" appartient à cette lignée de films qui forment presque un sous-genre du cinéma fantastique. Un homme loin d'être parfait (voire parfaitement odieux, bien que ce ne soit pas le cas ici) voit sa vie bouleversée par un phénomène surnaturel qui va lui faire réaliser combien son existence est mesquine, puis le conduire à la rédemption, à devenir un homme meilleur. On pourrait citer l'excellent "Un Jour sans fin", avec Bill Murray (1993), ou plus proche de nous l'exécrable "Deuxième vie" (2000) et les inaboutis "Family man" (2000) et "Rire et Châtiment" (2003).

Si le principe ne surprend plus guère, donc, le film peut toutefois être sauvé (sans mauvais jeu de mots) par l'originalité de l'idée et du traitement. Pleine de potentielle, l'idée certes l'est - Dieu vous offre les pleins pouvoirs et vous laisse vous débrouiller. Mais pour le reste...

Pour le reste, elle n'est pas exploitée comme elle l'aurait dû, on a du mal à croire que le journaliste Bruce Nolan s'est vu attribuer des pouvoirs divins, vu l'usage qu'il en fait. Tout tourne autour de sa vie professionnelle et de sa fiancée qui l'a quitté. La comédie exploite très mal les pouvoirs de Bruce, se résumant à des gags tartes à la crème et à des coussins pêteurs. Il y a bien des scènes qui font rire (Bruce découvrant ses pouvoirs sépare sa soupe en deux sur fond de choeurs Cecil-B-Demilliens), mais elles sont dramatiquement rares (à moins d'apprécier les tartes à la crème et les coussins pêteurs).

Le film est moraliste et bien-pensant au possible : la réussite ne vaut rien si elle est mal acquise, si vous n'êtes pas un homme Bon, si vous n'avez pas l'Amour et si vous ne vous marriez pas et ne procréez pas avec une femme qui croit en Dieu (car la future madame Nolan prie, s'occupe des enfants et donne son sang, elle). A la fin, Bruce retrouve la foi et c'est grâce à la prière que Grace lui revient. "Vous êtes le miracle" : retroussez vos manches, entre-aidez vous et vous bâtirez un monde meilleur. Dans "Dogma" (2000), film d'un prosélytisme plus discret mais non moins réel, Dieu était une femme et savait parfois déconner. Ici, Dieu est noir, mais noir clair, attention, il ne faut pas non plus effrayer les spectateurs, et il a le sens de l'humour, pour bien montrer que la religion n'est pas aussi rébarbative qu'on pourrait le croire.

Et Dieu, à moins qu'il ne s'agisse du réalisateur, doit avoir un sacré sens de l'humour pour avoir confié le rôle principal à Jim Carrey. Car le trublion, tel un improbable rejeton de Christian Clavier et de Roberto Benigni, en fait des tonnes. Il grimace, gesticule et caquète jusqu'à la nausée. Nous sommes plus près du registre des "Ace Ventura" ou "The Mask" que du "Truman Show" (dans lequel Carrey avait fait montre d'un réel talent), sauf qu'ici le personnage ne justifie absolument pas ce type de comportement par comme cela pouvait l'être dans "The Mask" (ou, dans un film similaire par certains côtés, "Rire et châtiment" avec José Garcia). Il est clair que le film a été taillé sur mesure pour Carrey, et tant pis si le costard s'avère de traviole.

Moi, si Dieu me confiait ses pouvoirs, je brûlerais toutes les pellicules de Bruce tout puissant. Ce ne serait peut-être pas l'Eden cinématographique, mais ça nous en rapprocherait un peu.

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